Le valoir ou le mériter

Dans la populaire série télévisée Yellowstone, je me souviens d’une scène où le responsable du ranch, Rip Wheeler, trouve un endroit à dormir à un nouvel employé itinérant. En lui indiquant son espace pour s’allonger et passer la nuit, il insiste auprès du jeune homme : «Installe-toi ici… Tu ne le mérites pas, tu ne le mérites pas».
 
Au sein de l’armée, cette rhétorique est courante. Cette scène m’a rappelé les nuits que j’ai passé sur les bases des Forces canadiennes de Valcartier, Petawawa et du centre de formation de Rigaud, la veille d’une conférence. Les lits sont étroits et pratiquement aussi rigides que le sol. Un lit confortable est un privilège que l’on ne mérite pas en temps de guerre.

Le mériter ou non
Et la question se pose à savoir si nous méritons le lit douillet qui nous attend ce soir. Ainsi que tout le reste qui enrichit nos vies : maison, voiture, objets électroniques, vacances, promotion, bonis de rendement, etc.
 
Il est facile et commun de présumer que nous méritons notre nouvelle Audi, parce que nous avons trimé dur pour pouvoir nous la payer. C’est effectivement ce que je me disais également, indépendamment de ce que je récoltais au travail et dans la vie.

Le sentiment de mérite
Le géant de la cosmétique a réalisé un coup de génie en choisissant le slogan, «Parce que je le vaux bien», pour faire la promotion planétaire de ses produits. Cet énoncé vise la fibre la plus sensible chez l’être humain : le sentiment de valeur. Qui peut résister à passer à côté d’un achat qui ne saura que confirmer ce que tout un chacun a appris à croire depuis sa tendre enfance : «Je le mérite».

La vérité est que nous ne méritons rien de tout cela. Vos revenus professionnels sont le fruit de votre valeur sur le marché, considérant le portrait socio-politico-économique dans lequel vous vivez dans le temps présent. Nos ancêtres vivaient entassés dans une petite maison, à peine isolée et sans électricité. Ils ont travaillé dur, du lever au coucher du soleil, six jours et demi par semaine. Ne méritaient-ils pas mieux? À ce jour, en Inde, l’emploi de certaines femmes consiste à déplacer des pierres lourdes toute la journée. Ces familles vivent dans une tente, avec la terre en guise de plancher. Vous saisissez mon point?

Créer de la valeur et contribuer
Au lieu de croire et de vous répéter que vous le méritez, focalisez davantage sur la valeur que vous créez et ajoutez. Notre qualité de vie et nos réalisations sont davantage le fruit de la valeur que nous apportons à notre équipe, employeur, famille, amis et à la société en général. Mériter ou non quelque chose ne rend pas plus heureux. Et cela ne dit absolument rien sur vous.
 
Le fait d’être disponible pour les autres, souple, curieux, travaillant, enthousiaste, fiable… cela augmentera la valeur que vous apportez au projet de votre organisation et en société. C’est à partir de ce moment que vous verrez les valves de l’abondance s’ouvrir pour vous. Les récompenses matérielles et financières sembleront bien éphémères en comparaison à l’affût de bienveillance, de soutien, de joie, bonté et d’amour que vous récolterez en misant d’abord sur votre réelle contribution, au boulot et ailleurs.
 
Vos promotions, augmentations de salaire ou accomplissements sont le fruit de la personne que vous êtes. Pas de l’attribution d’une épithète aussi subjective que la notion de mérite, fortement ancrée dans notre subconscient collectif.

Sentiment de valeur et valeur réelle
En terminant, pour ceux que cela concerne, sachez faire la différence entre votre propre sentiment de valeur et votre valeur réelle. Car il est impossible pour quiconque qui se sent de «petite valeur» de récolter le fruit de sa valeur absolue. C’est dans cette posture que nous nous appuyons sur la (fausse) croyance du mérite. Cette dernière finit par prendre la forme d’une consolation.

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